Jean Patrick Péché

Introduction

Je ne suis pas très à l’aise pour parler de moi, en général.

Mais je me prête volontiers à l’exercice parce que quelqu’un que j’estime et qui se trouve être mon voisin (et qu’il faut bien entretenir des relations de bon voisinage),  me l’a demandé.

D’autre part, dans votre assemblée, je me sens en confiance.

Enfin on verra bien à la fin de cette prestation…l’exercice reste un tantinet périlleux…

Et puis cette question qui m’a presque empêché de dormir depuis que cette demande a été formulée : quelle forme pour cette carte blanche ? Ou bien : une carte blanche a-t’elle une forme ?

Fondation

Ça commence par l’enfant et son amour du dessin, de la lecture aussi. L’un alimentant l’autre, ou vice-versa…je ne sais pas.

Ce sont des outils plutôt modiques d’évasion d’un quotidien à la fois chiche et plutôt heureux.

Jules Vernes, Jack London, et d’autres m’ont accompagné longtemps après avoir épuisé la bibliothèque verte, puis la rouge et or , puis d’autres choses… La bibliothèque du 18è arrondissement en bas de Montmartre était plutôt riche.

Je rêvais beaucoup, ce qui me valait régulièrement cette remarque sur mes relevés de note : ”élève intéressant, qu’on aimerait avoir plus souvent avec nous.” Mais j’étais plutôt bon élève, surtout pour avoir la paix et donc une certaine liberté tant à l’école qu’à la maison.


Je vous parle de cela parce que c’est ainsi que j’ai été conduit naturellement à mon métier qui est aussi ma passion (enfin une de mes…ou de juin).

Déclenchement

Bien plus tard j’ai compris ceci : dessin et écriture ne sont que deux manières, parfois cousines qui répondent finalement à ces éternelles et simples questions : « Je dis quoi, à qui, et comment ? ».

Deux langages qui ont besoin d’imaginaires, de données, de découvertes, d’expériences, de rencontres.

Deux systèmes de codes qui s’adressent tous deux à un groupe d’humains identifié, ou pas…le monde est plein de surprises…

J’ai eu aussi cette révélation : tous les objets non naturels qui m’entourent ont été un jour dessinés. Dessiner peut donc être une activité sérieuse ! Je voulais donc agir sur mon environnement, le rendre plus beau (du moins selon moi car nous reviendrons sur cette notion de « beau »).

Je suis ainsi passé du dessin dit « d’imagination » à l’imagination de desseins…

J’allais donc devenir designer, mais pas ingénieur, pourquoi pas ingénieur ? Je ne sais pas, peut-être que si j’avais vécu du temps de Eiffel…

Formation

Après un bac en mathématiques (j’avais choisi consciemment cette voie, mortifère, pour « structurer ma pensée »), j’ai réussi mon entrée aux Arts Appliqués et Métiers d’Arts. école d’arts appliqués ayant intégré le premier cours « d’esthétique industrielle » en France, en 1953 ; une excellente année!

Mes parents ne comprenaient pas ce que je voulais faire, mais ils me faisaient confiance, j’ai eu cette chance !

J’ai aussi eu la chance d’être de cette  classe d’âge, sinon venant de basse catégorie sociale,  je n’aurai pu, aujourd’hui, réussir cette entrée en faisant moi-même ma prépa tout en travaillant pour payer mes études, dès le lycée…

Aux «zartzas » je me sentais chez moi, enfin : entre Art et industrie, entre exigence technique et créativité.

Et mes lectures ont évolué…livres de bord des grands navigateurs, premiers écrits “ethnologiques”, puis anthropologiques, la science fiction, beaucoup, et tous ceux qui m’ont permi de penser plus librement. et mener une vie étudiante très…agitée. Merci Ray Bradbury, Isaac Asimov, Épicure, merci spécial à Max Stirner.

Révélation

Et puis la chance des rencontres …
Mon profil à la fois matheux et créatif, parlant un peu allemand, un peu anglais, a fait que l’on m’a rapidement confié des dossiers qui n’intéressaient pas mes supérieurs, ou plutôt les gênaient, tant en France qu’en Allemagne. Par exemple donner forme aux premiers automates transactionnels, autrement dits les distributeurs de titres de transport. Rappelons cette époque sans internet, sans  ordinateurs personnels, presque sans écrans !

Et là nous allons parler du couple “usage-forme”. À travers une expérience révélatrice…

Nous voici devant un des tous premiers prototypes de distributeur, il est 5 heures et demie du matin dans une gare de la région parisienne en observations et en compagnie d’ergonomes de la SNCF et de la RATP. Et nous voyons que 3 personnes sur 5 montrent leur carte de réduction à la machine quand celle-ci leur affiche, certes en rouge clignotant : “pouvez-vous justifier de cette réduction ?” Là on se dit qu’il va falloir revoir totalement ce que beaucoup plus tard on appelera une interface…

Interface

Ce qu’il faut retenir : surface de contact, jonction, zone d’échange, règles communes logiques.

Les mots, quand on prend le temps d’en connaître vraiment le sens, nous éclairent, nous expliquent ce qu’il faut faire et ne pas faire…

Forme et interface

On m’avait demandé de « faire un beau design » pour cette face avant de distributeur ! Designer débutant j’avais instinctivement refusé et demandé d’aller observer les prototypes in situ pour comprendre de quoi il s’agit, en vrai. Car quelle forme donner à cette interface ? à l’époque, aucun modèle nexistait !

Là j’ai compris que donner forme c’est justement créer cette zone de contact, de jonction, d’échange logique.

Il me fallait donc travailler beaucoup plus en amont avec les ingénieurs et les ergonomes. Ce qui a été finalement possible, après un très joli clash!

Je me rappelle de cette réunion, interminable, ou après 2 heures un peu stériles, on me demande enfin « et maintenant notre jeune ami va nous montrer ses couleurs pour la face avant » (sic). J’ai projeté trois schémas issus de la théorie des ensembles en noir et blanc. Point de face avant donc, point de couleur, mais une remise en cause totale de l’architecture informatique temps réel de tout le projet.  Le problème est que moi j’arrivais, avec ce schéma, aux 85% de réussite d’obtention du fameux titre de transport. L’ingénieur à rosette rouge et cheveux gris, hors classe, a pété un câble en direct; il m’a insulté pendant au moins 10 minutes…une semaine plus tard le projet a redémarré, sans lui…mais j’étais toujous là.

Beau ou cohérent ?

Vous aurez compris, du moins j’espère, que la notion de beau est inutilisable dans mon métier. C’est beau pour qui ? Pour quelle culture ? Pour quelle catégorie sociale ? Pour quel usage ?
Cela n’a donc aucun sens ! Il nous faut travailler que dans un seul but : la notion de cohérence, sans oublier la lisibilité, voire l’évidence de ce propos.

Le problème, c’est que dès que vous posez une forme sur une table de réunion, les présents, même les profils les plus pointus, perdent immédiatement tout professionalisme, le sentiment personnel remplace l’analyse de la pertinence de la proposition.

C’est un vrai problème que je sais contourner depuis quelques années seulement…d’où le canard de bain, mais c’est une autre histoire….

Interface…des gens

Après 10 ans passés dans de grandes agences parisiennes et franco allemandes de design, j’ai décidé de créer ma propre structure.

Dans le même temps je décide de partager mon temps entre enseignement et recherche et activité de designer industriel, pour avoir du temps de réflexion sur mon métier.

Beaucoup de projets et d’expériences plus tard dans des domaines d’activité très variés (navigation de plaisance, transports, alimentation, informatique, chirurgie…), la question de la forme comme interface entre cultures, expertises, et biais cognitifs des gens concernés par un même projet m’a conduit à réfléchir, chercher, puis mettre en place des modèles collaboratifs entre designers, ingénieurs, commerciaux, et sciences humaines et sociales.

Le dessin associé au dessein est alors un langage commun très efficace, à n’importe quel état d’avancement d’un projet, quel qu’il soit!

Il peut tenir compte des imaginaires, des langages, et des attentes de chacun, surtout celles qui ne seraient pas autrement révélées.  

Enseignement et recherche

Deux exemples :

L’École de design Nantes Atlantique : je suis arrivé en 1997, il y avait une soixantaine d’étudiants en cursus BAC+3, je l’ai quitté en 2012 avec près de 1000 étudiants en France et dans le monde, et après avoir participé à la mise en place de l’adossement à la recherche des cursus, la reconnaissance du diplôme par l’état, et la création de laboratoires transdisciplinaires de recherches en partenariat avec l’Université et de grandes écoles.

Le programme IDEA : création de la première formation transdisciplinaire française basée sur le Design Thinking. Niveau BAC+5, à la demande de EMLyon et de l’École Centrale de Lyon. Création de la prmeière et jusqu’à aujourd’hui de la seule équipe pluridisciplinaire de recherche sur le Design Thinking et le projet collaboratif.  Partenariats industriels de recherche et de formation, partenariats de recherche pédagogique, création d’un incubateur et du plus grand fablab dédié de France. Dans le cadre des formations d’avenir du Grand Emprunt. A été tué par les deux écoles de tutelles ayant , par faute de courage,  à dépasser les modèles sociaux économiques sur lesquelles elles sont établies. Bourdieu n’est pas encore mort…

Aujourd’hui

Mon métier a évolué de designer industriel à spécialiste reconnu du design thinking.

C’est-à-dire que mon cerveau de designer a pour fonction de connecter de mieux en mieux les différents cerveaux qui doivent collaborer dans l’espace du projet. Pour cela j’intègre dans mon équipe plus ou moins formelle des profils très divers : anthropologue universitaire et consultante  dans une entreprise franco-italienne, philosophe investi dans la défense du capitalisme malgré lui, docteur en philosophie qui est aussin communicant et hackeur de grandes entreprises, professeur d’entrepreneuriat en rupture de ban de grandes écoles de commerce, ancienne avocate en doctorat de sciences cognitives, artiste spécialiste des contrats de recherches entre industries et artistes contemporains…

Avec cette équipe j’ai la chance de travailler pour de grandes écoles et des grandes entreprises dans des zones encore peu explorées mais pertinentes « pour faire face aux enjeux disruptifs dans un contexte d’incertitude », comme diraient le charabia actuel des écoles de management.     

Actions

Nous arrivons, par cette diversité humaine et des savoirs, à mieux faire collaborer n’importe quel acteur d’une entreprise dans le but de vraiment innover, de vraiment ne pas avoir peur de sortir des sentiers rebattus, des soi disantes attentes des marchés,  au-delà des organisations en silos étanches, au-delà des pouvoirs des expertises, au-delà des  hiérarchies, et des peurs de se libérer pour vraiment créer…

Nous orientons la restructuration de labos de recherche et d’innovation (Hutchinson, SPIE, Crédit Agricole), nous faisons des formations/actions pour créer en quelques jours des axes de développement stratégiques.

Nous créons des formations professionnelles un peu “exotiques” en autonomie intellectuelle et organisationnelles pour EMLyon, l’ENSCI (la plus importante école de design française), et Polytechnique. 

Tête et main

Je ne suis pas vraiment un « intello », et pas vraiment un « manuel ». Pour bien réfléchir, j’ai besoin de mes mains. Pour bien bricoler j’ai besoin de ma tête. Ce qui finalement ne fait que me rapprocher de la définition d’homo sapiens, ou d’homo faber…plus simplement.

En cela la première partie de ma carrière de designer me correspondait parfaitement, mais la seconde est encore plus passionnante.

D’autre part je navigue, je construit des bateaux,  je bricole musicalement avec des instruments médiévaux…je voyage un peu, mais ne lis plus assez.

4 objets

J’ai réussi à ne pas utiliser d’images pour m’exprimer devant vous, mais je n’y tiens plus.

Voici 4 objets en guise de conclusion, mon petit bazar en somme :

Un canard de bain, qui est le fruit d’une demande d’un grand groupe industriel de former ses différents chefs de services au design pour éviter de dire des bêtises…dès qu’on pose une forme sur une table. C’est cette métaphore déviante que j’ai utilisé comme base des exercices que je leur imposait. Je suis peut-être devenu, à cause d’eux, l’expert français du canard de bain comme vecteur signifiant de…. au sens grec bien sûr, eïdétique, c’est-à-dire de la forme dans sa totalité signifiante, expression de process, de modes d’usages…

Un compas de relèvement de navigation, que j’ai créé avec Plastimo en 1994, toujours leader des ventes sur le plan mondial, devenu l’icone de l’entreprise. Il illustre mon travail sur l’association forme/symbolique/fonction et intégration de pas mal d’innovations techniques. Une de mes productions qui a reçu plusieurs prix internationaux de design

Un ouvrage collectif dont j’ai été le rédacteur en chef, produit par l’équipe pluridisciplinaire du programme IDEA (Innovation, Design, entrepreneuriat, Art), et des invités parfois prestigieux, qui rend compte de cette belle et rare expérience collective

Et finalement celui-ci, un livre :  “Le chant des morts” de Pierre Reverdy et de Pablo Picasso qui illustre à merveille une conjonction de deux esprits, deux différences : un fabricant de poésie écrite et un fabricant de poésie peinte. Et l’usage de codes logiques et commun : une couleur et l’évocation des lettrines des ouvrages médiévaux. Tout se relie, tout est relié, si on veut…ou si on voit, vous voyez ?

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